Publié le 27 novembre 2007
Silence et mensonges sur Tchernobyl
Le Prix Nobel de la Paix 2005 a été attribué à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) pour ses efforts visant à empêcher une utilisation militaire de l’énergie nucléaire. Mais la participation de cette agence onusienne à la conspiration du silence sur le bilan de Tchernobyl laisse perplexe.
Le 5 septembre 2005, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), a rendu public un rapport de 600 pages intitulé « Legs de Tchernobyl » et, ce faisant, cet organe de l’Onu reste conforme à sa conception de l’information. Certes, elle y révise à la hausse, le bilan de la catastrophe par rapport à son dernier état publié en 1995, mais sans tirer la moindre conséquence du tollé que celui-ci avait en son temps provoqué. Désormais, le nombre de morts consécutifs à l’accident nucléaire ne serait plus de 31 mais de 56. De 2000 personnes atteintes d’un cancer de la thyroïde, on passe à 4000 dont « 99% sont guéries ».
De qui se moque l’AIEA ?
Quelque terribles que soient ces chiffres, ils sont à l’évidence très largement fantaisistes, le ministère ukrainien de la Santé avançant pour ce seul pays 14000 morts. Quand on sait que l’Ukraine n’a reçu que 20% des radiations rejetées dans la région, la Russie 10% et la Biélorussie 70%, que penser du bilan dans ce dernier pays si de vrais chiffres y étaient publiés ? Que penser de ce bilan de l’AIEA quand on sait que neuf millions de personnes vivent dans les territoires concernés et que, d’après de récentes observations scientifiques, la contamination s’étend par le biais de la chaîne alimentaire (ainsi, en Biélorussie, la région de Brest-Litovsk où aucune retombée radioactive n’avait été relevée en 1986) ? Que penser de ces chiffres lorsqu’il est notoire que 600000 à 800000 « liquidateurs » sont intervenus sur le site dans les heures, jours et semaines suivant l’explosion du réacteur, et que seul un tiers d’entre eux a été un temps - un temps seulement - suivi médicalement ? Que penser de cette information lorsque l’on constate que le cancer de la thyroïde est la seule pathologie post-Tchernobyl reconnue par l’AIEA, avec celle, non mortelle, qu’elle place au premier rang, le stress ? Oui, pour l’AIEA, le méfait principal causé par le rejet dans l’atmosphère d’une quantité de radionucléides plus de cent fois supérieure à celle produite par les bombes A de Hiroshima et Nagasaki réunies, serait l’angoisse des populations face au danger invisible de l’atome !
Le mensonge est trop gros pour que les agissements de l’AIEA restent inconnus. Ce rapport est dans la continuité d’une stratégie de désinformation mise en place de longue date : en 1959, un accord signé entre l’AIEA et l’OMS, l’Organisation mondiale de la santé, voyait celle-ci concéder à celle-là l’exclusivité des opérations sanitaires relatives au nucléaire. Le secteur du nucléaire est donc, de ce fait, le seul échappant à l’organisation de l’ONU ayant en charge la santé mondiale. L’AIEA est, par conséquent, juge et partie dans ce domaine crucial pour l’humanité. Comment s’en étonner puisque l’AIEA, bras institutionnel du lobby atomique international, est l’émanation des puissances nucléaires et, qu’à ce titre, elle occupe à leurs yeux davantage d’importance que l’ONU, son organisme de tutelle. Avec ce rapport sur le legs de Tchernobyl, l’AIEA n’a pas hésité à contredire le Secrétaire général : en 2000, Kofi Annan, dans une publication du bureau des Nations unies pour les affaires humanitaires, écrivait : « Neuf millions de victimes vivent en Biélorussie, Ukraine et Fédération de Russie. Leur nombre exact ne sera peut-être jamais connu. Cependant, trois millions d’enfants ont besoin de traitements lourds et ce n’est pas avant 2016, au plus tôt, qu’on saura le nombre véritable de ceux qui développeront probablement des maladies. Leur vie à l’âge adulte, qui approche rapidement, a bien des chances d’être assombrie, comme l’a été leur enfance. Nombreux sont ceux qui mourront prématurément ».
Des morts prématurées qui risquent d’être inéluctables puisque les intérêts de l’industrie nucléaire n’imposent qu’un seul mot d’ordre aux six milliards de terriens concernés : « Oubliez Tchernobyl ! ».
Bernard Debord
Cet article a paru dans le magazine « Amnistie ! » de la section suisse d’Amnesty International en février 2006 et dans le magazine « La Chronique » de la section française. Son auteur, Bernard Debord, est journaliste et travaille régulièrement pour Amnesty International. Il a produit un documentaire de 85 mn sur Tchernobyl.
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